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Section du Gard

En cette fin de confinement, la section du Gard de notre S.M.L.H. se devait de mettre en exergue, un témoignage d'un gardois ‘'ancien confiné au milieu de nulle part ‘' pris en otage dans les pays du Sahel
Daniel Larribe (géologue chez Areva) et son épouse Françoise ont bien voulu nous offrir ce témoignage extrait de leur livre ‘' Un automne dans les Ifoghas ‘'.
« Nous avons été enlevés dans la nuit du 15 au 16 septembre 2010 dans la ville d'Arlit au nord du Niger, à 200 km au nord d'Agadez, 350 km à l'est de la frontière malienne et 150 km au sud-est de l'Algérie. Nous étions sept à être pris en otage. Alex, Jean- Claude et Françoise ont été relâchés le 24 février 2011, au bout de cinq mois et dix jours de détention. Les quatre derniers, Daniel, Marc, Pierre et Thierry n'ont regagné la France que le 29 octobre 2013, après avoir été retenus 37 mois et demi. Lors de notre rapt, les moudjahidin nous ont fait parcourir en trois jours un millier de km à travers le desert pour prendre des distances par rapport aux opérations de recherche menées par la France. Une quinzaine de jours après notre enlèvement, nous avons été séparés en deux groupes de prisonniers. Françoise, Thierry et moi d'un côté et Alex, Jean-Claude, Marc et Pierre de l'autre. Outre l'équipe d'une trentaine de personnes menée par Abou Zeid en personne, qui est venue nous enlever sur Arlit, nous avons été surveillés ensuite par trois groupes successifs d'une douzaine de combattants, chacun dirigé par un chef, secondé d'un imam qui assurait la formation religieuse des jeunes apprentis - moudjahidin. Au total, une bonne partie de la Katiba d'Abou Zeid a été mobilisée pour assurer cette intervention de prise et de garde d'otages. La première nuit nous avons beaucoup de mal à dormir sur un sol mi-rocher, mi-arène granitique, trop ferme, trop rugueux. Deux couvertures superposées pliées en deux n'arrivent pas à gommer la dureté et les irrégularités du sommier minéral. En outre les premières heures de la nuit sont étouffantes, les parois renvoient la
chaleur de la journée, avec peu de courants d'air pour rafraîchir les ardeurs de la roche. Se rajoutent aussi les clameurs de nos gardes sur la plate-forme du dessus. Mais de quoi peuvent-ils donc bien discourir aussi longuement ? Certainement des petits riens de la journée, des maladresses de l'un, de la chasse rigolote aux lézards de l'autre, des petits exploits guerriers de certains ou bien du campement et de la famille qu'ils viennent de quitter. De religion certainement aussi, Allah revenant parfois en boucle dans leurs propos. Passé minuit, la température commence à fléchir, les discussions sur la hauteur se dissipent et, vers une ou deux heures du matin, un voile de fraîcheur vient caresser délicatement nos visages, nous invitant au repos bienfaiteur.
Après les songes de la nuit, survient une aube triste, mêlée à un mauvais sentiment de vie menacée. J'essaie pourtant de me rassurer. Françoise a retrouvé le pays, notre libération à Thierry et moi n'est sûrement qu'une question de temps, mais un accès de désespoir me ronge. Je me lève, affligé, triste, le pas vague, et vais chercher un peu de bois à la « cuisine ». Le cuisinier du jour me fait remarquer qu'il faut l'économiser : « Chouia chouia » me dit-il, avec un mouvement de main explicite de haut en bas, doigts repliés vers le haut. Nanti de quelques débris de bois, je me mets à la recherche d'un petit bout de papier, trouve finalement un bout de carton tout raide sur la toiture qui devrait faire l'affaire.
Dans la matinée, Migouel vient nous visiter : avons-nous besoin de quelque chose ? Non du tout, ici c'est certainement l'opulence, me dis-je en aparté. Mais Migouel a manifestement envie de discuter. Il nous apprend que le coin est fortement arrosé à partir du mois de juin et que les pistes d'accès sont alors impraticables. Il nous affirme aussi que d'autres otages ont été détenus ici par le passé, pendant plusieurs mois. Les veinards ! Je crois comprendre que c'étaient des Sud-Américains ! Ça m'étonne sur le coup, je n'en ai jamais vu beaucoup fréquenter le Sahel et le Sahara. Au début, j'ai l'impression que la discussion est une sorte de reprise de contact, prélude peut-être à une nouvelle proposition de lecture dirigée du Coran. Mais non ! L'affaire paraît bien enterrée. Dommage, ça nous occupait ! Il nous quitte sans nous en dire plus.
A l'arrière de notre abri, un petit éboulement obstrue le canyon en partie, j'y grimpe dans l'intention de l'inspecter en détail. Surprise ! Je découvre là-haut une petite plateforme de couchage, pour une personne seulement, avec quelques détritus sur le sol témoignant d'une occupation plutôt sommaire. Était-ce le poste de surveillance des anciens prisonniers ? Juste au-dessus, je découvre une boîte de boules Quiès cachée dans une anfractuosité de la paroi. Que font-elles là ? Qui peut donc bien avoir besoin de tels dispositifs auditifs ? Le calme des montagnes du désert ne se suffit-il pas à lui-même ? Je réalise alors que ce sont certainement des protections pour les séances de tir à l'arme lourde : mitrailleuse, RPG7, mortier ? Il est vrai que la belle dalle inclinée à l'ouest du campement, surmontée d'une muraille rocheuse, se prête à merveille à ce type d'entraînement. En fouinant tout autour, je réussis même à trouver une balle de calibre 12,7, du gros calibre !
Juste en face de notre cabane, dans le coude que fait le canyon, une murette de pierre attire mon attention. J'hésite à m'en rapprocher car les gardes peuvent me voir. Je me décide cependant à aller y jeter un coup d'oeil discret, car elle me paraît dissimuler un vrai butin de guerre. Les moudjahidin observent mon déplacement, mais ne réagissent pas. Même Migouel, qui est venu nous parler ce matin, n'a fait mention d'aucune interdiction à ce sujet. Passant par derrière le bâti, je tombe sur tout un bric-à-brac entassé pêle-mêle : des pièces de récupération automobile, un bidon d'huile moteur, deux vieilles batteries, quelques bidons vides, les restes d'un ancien poste militaire de communication radio, un minuscule meuble en bois Je farfouille avec plaisir dans ce gourbi abandonné, me préoccupant de temps en temps d'une éventuelle réaction des moudjahidin. Ils m'ont toujours à l'oeil mais me laissent agir à ma guise.
Je trouve enfin mon « bonheur » dans ce petit souk ! D'abord un petit bidon vide recouvert de toile de jute qui va me permettre en le mouillant de conserver l'eau au frais. Quelques-uns de nos gardes en sont munis, qu'ils suspendent aux rétroviseurs des voitures lors des déplacements. Avec la vitesse de la voiture c'est très efficace, mais il faut songer à humecter le tissu assez souvent. En revanche, l'utilisation des gerbas en peau de bouc est de moins en moins fréquente, le bidon ou la gourde venus les remplacer en même temps que la voiture s'est substituée au chameau. Je récupère aussi une petite planchette de contreplaqué, idéale comme support pour écrire. Elle fait partie d'un lot de deux plaques chantournées qui ont dû servir à protéger un Coran, je présume. Super ! J'ai fait d'admirables découvertes, un petit moment de bonheur volé, le moral remonte soudain d'un cran.
Le troisième jour, je décide d'aller me promener en amont du canyon, désirant me plonger dans mes pensées. Déambulant comme une âme en peine dans le couloir de pierre, je croise Thierry assis sur un bloc, il a l'air de me fixer avec insistance, sourire en coin. Son attitude me déplait subitement, je me sens mal à l'aise, pour je ne sais quelle raison. Il est vrai que quelques jours auparavant, je lui avais demandé de ne pas me déranger lorsque j'étais plongé dans mes réflexions, surfant sur mes souvenirs pour m'isoler de ce monde. Les promenades étaient un cadre privilégié, une retraite face à moi-même. J'avais besoin de ces moments de solitude pour surmonter ma peine et mon angoisse. Thierry n'avait peut-être pas compris mon attitude, il devait se sentir tout déboussolé, croyant peut-être que je le rejetais.
Devant la posture de Thierry, qui me paraît sur le coup empreinte d'une certaine ironie, je « pette un plomb ». Il subit aussitôt les foudres de mon agressivité, je le somme de me dire pourquoi ce sourire. Surpris de ma réaction, il ne sait que répondre, une dispute s'ensuit. Dépité, il se lève et fuit la tempête. Au repas de midi il prend son assiette, s'isole pour aller manger à l'écart, puis, dans l'après-midi, s'éloigne du camp pour bouder sous un coin d'ombre étroit de la falaise, marquant bien sa réprobation.
Je pars de mon côté ruminer dans mon coin une bonne partie de l'après-midi. Petit à petit, je saisis et réalise avec effroi, la stupidité, le caractère ignoble de mon comportement. En fin d'après-midi, je décide d'aller lui présenter mes excuses. Je n'essaie pas de me justifier, mais mon compagnon semble comprendre mon désarroi. Il me fait tout simplement remarquer qu'il est vain de se chamailler ainsi, surtout dans notre situation particulière, que nous devrions plutôt nous soutenir mutuellement pour faire face à l'adversité. Il a mille fois raisons !
Je pense que l'on peut comprendre combien il est très difficile de vivre en permanence, collé 24 heures sur 24, à une personne qui vous a été imposée, même un ami de longue date. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'aurais préféré être tout seul, car nos échanges lors des repas me tiraient heureusement de mon enfermement. Il y avait une chose que j'avais déjà tenté d'imposer à mon entourage, du temps de Françoise, c'était d'essayer de ne pas m'adresser la parole durant la préparation du café ou du thé au petit déjeuner. Cela se faisait de manière assez naturelle, car j'étais le premier à me lever. Passé la première gorgée de thé ou de café, je me sentais déjà mieux. J'avais besoin de ce sas de décompression pour m'ouvrir par la suite aux échanges Cette dispute avec Thierry nous fut cependant bénéfique, car un nouveau type de relation s'établit de lui-même par la suite. Chacun mit de l'eau dans son vin et il fallut bien un an et demi, avant qu'une nouvelle chamaille ne vienne encore brouiller nos relations. Pour moi cela relèvera de l'exploit, vu mon caractère trempé, emporté, vif et impulsif.
Mon premier soutien à Thierry, contre vents et marées, ne se fait pas attendre. Peu de temps après notre dispute, Migouel vient nous voir, cette visite n'est pas sans raison. Sitôt arrivé, il se met à invectiver Thierry, car mon compagnon a eu la malencontreuse idée de se tailler la barbe pour la rendre un peu moins ébouriffée, un peu plus présentable. C'était un peu ce que j'admirais chez lui, sa façon de se préoccuper de son aspect esthétique dans les circonstances du moment, comme s'il voulait se dégager ainsi des contingences de ce monde. Il se faisait souvent prêter un miroir pour scruter les défauts qui commençaient à marquer son visage. Devant cette agression inopinée, je ne peux me contenir. Je prends immédiatement la défense de Thierry, demandant à notre interlocuteur en quoi soigner son apparence est-il si inconvenant. Migouel me rétorque tout simplement que l'islam interdit de se couper la barbe. Je réplique que tous les musulmans que je connaissais n'étaient pas obligatoirement barbus et que ceux qui l'étaient prenaient soin de leur barbe et n'arboraient pas obligatoirement des crins en bataille. J'ai apparemment tout faux, ce n'est pas dans la tradition du Prophète, me réfute Migouel. Sa réponse ne me convainc pas pour autant. Sans trop réfléchir, j'ai le malheur de lui faire remarquer qu'il nous a déjà présenté l'islam comme une religion de liberté, comment peut-elle alors imposer de tels carcans ? Miguel s'éloigne furieux, je viens manifestement de blasphémer.
Après cet exploit dérisoire et inconséquent, je reste penaud dans mon coin, à attendre la réaction du chef auquel Migouel a dû faire son rapport. Mais après tout, me dis-je, ce sera une manière de le tester, comme un enfant teste la permissivité de ses parents. Je me résous donc et attends avec résignation la série de coups de bâtons traditionnels Au point où j'en suis
La soirée se traîne sans que rien n'advienne. Nous nous couchons Thierry et moi comme d'habitude, comme d'habitude nous nous souhaitons bonne nuit, c'est devenu une sorte de rituel. C'est étrange, mais il nous est plus facile de nous souhaiter une bonne nuit au coucher que de nous lancer un petit « bonjour ça va ! » au réveil. La nuit vient de poser son voile de langueur sur le camp, le feu s'est éteint, nous entendons maintenant les moudjahidin claquer leurs couvertures. Ils vérifient ainsi que rien n'est venu se réfugier au coeur de leur couchage. Peut-être certains croient-ils par la même occasion, éloigner les mauvais génies. La mélodie des musulmans en prière devrait alors suivre dans peu de temps. Ce n'est pas le cas, un débat animé s'installe à la place dans l'obscurité. Les échanges sont plus vifs que d'habitude, je réalise qu'ils sont en train de discuter de nous. J'entends des Daniel et Thierry prononcés. J'essaie de capter au mieux quelques mots en arabe, mais en vain. Je ne suis pas tout à fait rassuré sur les conclusions de cette espèce de conseil, de cette choura comme ils l'appellent. Après tout on verra bien
Si je dois faire les frais d'une bastonnade, l'aurai-je méritée ? Si elle est trop dure et sans espoir, je me laisserai dépérir. Ils en paieront le principal tribut, car je pense être pour eux celui qui a le plus de va-leur marchande. En outre, si je viens à mourir ici, je sais que notre gouvernement sera encore plus déterminé à les traquer dans les moindres recoins du désert, à la pince à escargot s'il le faut, comme les jeunes le font ici pour déloger les lézards. Un de nos anciens jeunes gardes a été interrogé en 2013 par le journaliste béninois Serge Daniel. Il lui a révélé que l'un des otages qui s'appelait Daniel était passé à plusieurs reprises en tribunal islamique. Aujourd'hui ce dut être le premier. Un autre interviendra lors de l'opération Serval. C'est sûr, j'avais cette-fois-là particulièrement bien choisi le moment !
Au bout d'une heure de palabre un silence inquiétant glisse sur les rochers, petit moment d'incertitude, le temps suspend son vol Puis la douce mélopée de l'imam à la voix chantante débute la dernière prière, parfois dépassée par les marmottements des croyants sur deux rangs. Enfin, nouveau silence à peine altéré par le froufrou des vêtements, tout le monde regagne sa couche, crachotant ou toussotant. Une petite brise apporte alors un petit voile fraîcheur, qui vient à point pour m'apaiser, me bercer et me faire sombrer dans un oubli réparateur.
Le lendemain au petit matin, toujours rien, on nous apporte une part de pain comme d'habitude. Pas de Migouel, Il se fait discret pour l'occasion, nous ne le reverrons pas de plusieurs jours. Aucune sentence n'a été prononcée à mon égard. Peut-être le tribunal s'est-il estimé incompétent pour juger de l'affaire. Une instance supérieure prendra-t-elle le relai ? Je ne pense pas pouvoir faire appel Et puis zut, on verra bien ! Vivons au jour le jour ! Pour l'instant je ne relève aucune animosité à mon égard.
A cette époque de pleine lune, les soirées passent sous un éclairage laiteux, qui pose çà et là des touches d'ombre, des coins et recoins obscurs au fond du canyon. Après la prière du crépuscule, nous sommes autorisés à venir chercher notre repas, sans pouvoir nous approcher de trop près du camp des moudjahidin. A distance de la cuisine nous attendons patiemment gamelle en main, à la limite de la bulle de lumière du feu, que le commis d'office daigne venir pour nous la remplir et nous la ramener. Dans la partie ténébreuse du défilé que je dois longer pour accéder à la cuisine, je me guide au point de mire du feu je fais le retour dans la pénombre complète, buttant sur des blocs sur mon passage, tel un malvoyant sans sa canne.
Nous avons demandé une lampe pour pouvoir nous éclairer la nuit, mais cela nous a été refusé, une façon comme une autre peut-être de nous humilier. J'ai fini par m'équiper d'un bâton pour mieux me guider dans l'obscurité. Thierry, avec sa bonne vue a moins de problème que moi à s'orienter dans l'obscurité.
Un soir, alors que nous venons de terminer notre repas, je me lève pour aller nettoyer mon assiette. La nuit est chaude et agréable, je me guide à la douce lueur fluide d'une lune ronde. Me baissant pour déposer ma gamelle, je me fige de terreur, alerté par un sifflement inattendu : une vipère cachée à l'ombre d'un gros bloc a détecté mon approche et manifeste son mécontentement, je viens de violer son espace de sécurité. Elle doit être à un mètre de moi, je ne peux pas la voir, mais j'appréhende le danger. Je reste immobile une ou deux minutes pour lui laisser le temps de filer, je me relève et projette l'assiette devant moi. Je l'entends siffler de nouveau, mais elle paraît s'éloigner. Je me saisis alors de quelques cailloux et les lance à l'aveuglette, dans la direction de fuite présumée. Pas de ré-ponse, le serpent a dû trouver refuge sous un bloc, certainement pas loin de là. Il ne fait aucun doute, nous allons avoir de sérieux déboires dans l'avenir, surtout avec le bel éclairage de la pleine lune qui incite nos petites amies à vaquer à la recherche d'un bon repas.
Thierry, particulièrement inquiet, fait appel aux moudjahidin qui jacassent sur le plateau au-dessus. Alerté, Migouel arrive avec deux autres moudjahidin. Thierry leur explique : l'obscurité, la fin du repas, la menace de la vipère Ils se contentent alors de « torcher », comme on dit en Afrique, la zone que je leur désigne, et se retirent sans rien dire. Migouel, à qui je réitère ma demande de la lampe électrique, nous quitte, faisant semblant de ne pas l'avoir entendue. Je n'insiste pas, nous devrons faire sans, mais rester dorénavant plus attentifs. Thierry qui n'a plus confiance au liseré de petits blocs qui entoure son lieu de couchage, peut-être à raison, décide de s'installer avec sa couverture, près de la cuisine de nos « anges gardiens », mais aussi des mulots Peu après s'être endormi, il se réveille brusquement, intrigué par quelque chose de mou et flexible qui longe sa couverture. Il pense avoir affaire à quelque rongeur en vadrouille et tente de le faire fuir en bougeant légèrement, mais un étrange sifflement le rappelle à son mauvais souvenir. Le serpent, aussi effrayé que lui, décampe à toutes écailles. Est-ce celui de toute à l'heure ou bien un autre ? Peu importe, Thierry décide de revenir illico à son ancien emplacement, résolu finalement à se protéger derrière son petit rempart symbolique de cailloux.
Pour nous déplacer la nuit, nous n'hésiterons plus dorénavant à frapper le sol de coups de bâton, provoquer la fuite des indésirables, ou du moins les alerter afin qu'ils signalent leur présence, comme ils savent si bien le faire. Allongés pour la nuit, nous essayons de ne pas trop penser à la vie nocturne qui ne va pas tarder à se manifester autour de nous. S'endormir le plus vite possible pour oublier le danger, nous rendra moins agité et peut-être moins hostile à notre entourage. Promis, juré, si on sent quelque chose nous longer, on fera le mort. Facile à dire Mais à propos, si un serpent rentre dans notre enclos cerné de pierres, il ne voudra peut-être pas en sortir !
Quelques jours plus tard, nous sommes confrontés à une tout autre épreuve. Décidément les djenouns de l'Adrar se retournent-ils contre nous ! Un vent de sable qui s'est levé en milieu d'après-midi sans prévenir, commence par caracoler sur la grande dalle d'en face. Quand nous l'apercevons, il est déjà trop tard, nous voilà happés par une obscurité de cendre qui nous engloutit. Je garde l'espoir que la tempête va fléchir à l'approche de la nuit, mais ce n'est finalement pas le cas et la soirée débute par un repas qui crisse désagréablement sous la dent. Au moment de nous coucher, elle redouble d'ardeur, au moins ne serons-nous pas ennuyés par les bestioles cette nuit ! Nos gardes ont quitté la plateforme du haut pour se réfugier dans le canyon. L'endroit de nos couches est assurément trop exposé, la tranchée à cet endroit faisant office de tuyère. Thierry se réfugie dans la cabane, je préfère quant à moi me protéger derrière un gros bloc, mais les filets de sable qui le contournent viennent me fouetter le visage. Le vent griffe, ronge les parois, hurle sans retenue. J'ai du mal à respirer, j'entoure la tête de mon chèche et tente de protéger au mieux mon nez et mes yeux de la poussière. Allongé sur le sol la
position est insupportable, finalement je m'assieds pour éviter un sablage trop vif. Exposé à la chaleur et à la poussière, je résiste ainsi je ne sais combien d'heures. Comment estimer le temps dans cet espace confiné où tous repères se sont estompés, où ne subsistent que mouvements et clameurs. Vers deux ou trois heures du matin, le vent s'apaise. Epuisé, je m'effondre sur le sol à l'endroit même où je me trouve. J'essaie d'aspirer un air plus frais, encore finement poudreux, découvrant le bout de mon nez.
Réveil affligeant, éprouvant, déroutant : tout est farineux, tête, corps, habits, même l'esprit semble ouaté de poussière. Je me lève à regret, époussète mes habits, secoue énergiquement ma couverture et regagne notre cabane comme un zombi, sandales claquantes au pied. Thierry qui a dormi là n'est pas lui aussi bien beau à voir : yeux tristes, chassieux, cernés de poussière beigeasse. Je commence une toilette de chat, frottant mon visage pour me débarrasser d'une poussière tenace. Le soleil peine à percer le halo de brume couleur prune qui s'est installé depuis l'aube. La journée ne démarre vraiment pas bien, j'appréhende déjà ce qui nous attend cet été avec l'arrivée des puissantes tornades. Nous avons eu de la chance cet hiver, l'harmattan, vent de la saison froide, ne s'y est que peu déchaîné : à peine quelques jours sur la saison. La montagne nous a-t-elle préservés de cette poussière ramenée du nord lointain ? Je me souviens des longues journées de purée de pois que nous affrontions stoïquement à N'Djamena ou Arlit. Je me rappelle certains week-ends désastreux, à l'abri dans nos maisons, sans oser sortir, à bouquiner dans 16
un air qui sentait la poussière, le renfermé, et regarder impuissant, la fine cendre du désert se déposer sur les objets et les meubles.
Nous n'avions plus entendu parler ni de Coran ni d'islam depuis notre dernière dispute avec Miguel. Un jour pourtant, un important personnage débarque au volant d'un véhicule brinqueballant. Il se déplace dignement dans sa belle robe bleue, d'un pas lent et mesuré, venant, sans le savoir peut-être, apporter ici son lot de distraction. Embrassades habituelles, échanges de vive voix, puis c'est le silence Une heure après, Miguel demande à Thierry de le suivre, quelqu'un demande à lui parler. De retour d'une petite promenade matinale, je suis étonné d'apercevoir, installés dans le petit talweg d'à côté, Thierry en grande discussion avec la personne inconnue. Tête enserrée dans un chèche de couleur sable, le visage lisse, aux sourcils à peine marqués, au nez légèrement busqué, donne l'impression d'une certaine sérénité. L'homme s'exprime en bon français d'une voix monocorde, rassurante et apaisante, il est assis sur un bloc, buste légèrement incliné, avant-bras posés sur les genoux, Thierry à ses côtés l'écoute consciencieusement. Je suis intrigué par cet entretien en tête à tête qui va durer une bonne heure. Est-on venu informer Thierry de sa prochaine libération ? C'est comme ça que je me figure l'annonce de la fin de notre détention. Mais Thierry revient finalement, d'un pas cérémonieux, tenant fièrement un Coran.
Je suis tout d'abord surpris, Miguel n'avait jamais voulu que nous touchions au livre, au kitab comme il l'appelait, lors de nos séances de lectures « choisies » au camp des tranchées.
En mon for intérieur, j'espère moi aussi être convoqué par l'énigmatique personnage. Je suis un peu jaloux, il est vrai : j'aimerais tant pouvoir discuter avec lui et recevoir de ses mains un Coran. Vieux présomptueux ! Je ne serai finalement jamais convié à une quelconque discussion avec l'énigmatique inconnu, je ne dois pas en être digne ! Mais après tout, je me demande comment je me serai sorti d'une séance de prosélytisme, dans ma détresse actuelle, face au charisme de cet homme.
Que se passe-t-il ? Les moudjahidin tentent-ils de nous séparer, de nous monter l'un contre l'autre ? Pourquoi essaient-ils aussi de nous convertir depuis le début de notre détention ? Quel en est l'intérêt pour eux ? Si nous nous convertissons, ils ne peuvent peut-être plus nous exécuter. Mais alors, quid de notre libération avec rançon ou échange de prisonniers ? Mais peut-être après tout, ça ne les empêche pas de continuer à négocier. Ils peuvent y trouver quelque avantage. Convertis, nous serions plus facilement gérables, convertis, ils pourraient en vase clos plus facilement nous retourner, convertis et libérés, espérer nous voir continuer à adhérer à leurs idées
Migouel vient nous voir quelques heures après la rencontre, sourire crispé, regard noir, lèvres pincées et boudeuses, traduisant un sentiment de réprobation. Vient-il aux renseignements, veut-il s'enquérir de ce que Thierry a bien pu faire du kitab ? Thierry est en train justement de le feuilleter négligemment. Migouel lui demande aussitôt d'un air désabusé s'il s'est bien lavé les mains avant de s'en saisir. Thierry le regarde sans trop comprendre. Migouel lui recommande aussi de ne pas le poser à même le sol. N'étant plus en état de grâce, je me tiens sur le côté, continuant à coucher sur le papier quelques observations profanes de botanique terrestre. Après ces amères remarques, Migouel nous quitte sans un mot.
Le lendemain, après le départ du visiteur de marque, Migouel, sur l'ordre du chef, vient retirer l'ouvrage des mains de Thierry. Je manifeste ma désapprobation, je n'en perds pas une pour me faire remarquer ! Miguel me réplique que les musulmans seuls peuvent tenir le Coran entre leurs mains. Je lui demande alors, pourquoi ce livre a-t-il été remis la veille à Thierry ? Il préfère ne pas relever la contradiction. Je tente alors de le provoquer, lui signalant qu'en France le livre est en vente libre, que n'importe qui peut se le procurer et le lire à sa guise, que j'en possède moi-même un exemplaire à la maison, côte à côte avec la Bible. Exaspéré, Migouel préfère nous quitter, contenant ses reproches, de plus en plus convaincu que je ne suis qu'un indécrottable égaré (terme du coran). Cela ne me dérange pas, si l'on peut m'épargner dans l'avenir tout prosélytisme, ma santé mentale n'en sera que mieux préservée.


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