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Section du Gard

Photographie de la dernière activité

Chaque année, les aviateurs commémorent début septembre la mort de Guynemer (tué au-dessus d'un village belge du nom de Poelcapelle). Sur les bases aériennes dans le langage des personnels c'est '' la saint Guynemer''.
En 2020, l'armée de l'air (*) a changé d'appellation: Armée de l'air et de l'espace, officialisée durant cette célébration le 7 septembre la rédaction de votre site, a pensé que relater la vie de Guynemer permettrait de faire:
~émerger des souvenirs enfouis,
~permettre à chacun de faire son deuil de ses humiliations (comme de ses triomphes).
On peut alors exorciser les fantômes pour affronter les appels de l'avenir, mais en pleine connaissance de cause ''.
(*) Créée en 1934, alors que la Royal Air force a vu le jour en 1922...
De la création du héros à la perpétuation du symbole l'exemple d'un as de la Première Guerre mondiale : Georges Guynemer
Capitaine (CR) Dr. Christian BRUN
Direction Générale de l'École de l'air
Chargé d'enseignement et de recherche en histoire et en éthique
Membre associé au Centre de Recherche de l'Ecole de l'air.
13661 Salon Air
Introduction
Les as de l'aviation en général et Guynemer en particulier représentent un parcours, un engagement, une personnalité dont on avait besoin à une époque particulière. Ils sont les produits d'une politique de propagande et ont été « construits » par une presse spécialisée et par des écrivains proches du milieu aéronautique. Ils ont été médiatisés afin de symboliser la poursuite d'une guerre qui s'est arrêtée dans les tranchées.
Cette présentation va suivre le parcours de Guynemer de son enfance jusqu'à sa disparition à travers les écrits et les témoignages. Le but étant ici de suivre étape après étape la construction de cette figure, de cet être considéré comme exceptionnel, dont on va faire un héros et que l'on va « offrir à la nation » et ensuite à l'Armée.
Il n'est pas question de briser le mythe, ni de faire le procès de ses hagiographes. Le but sera de faire ressortir simplement les caractéristiques communes utilisées dans tous les écrits afin de se poser quelques questions sur certaines affirmations littéraires.
Il était donc essentiel de décortiquer les sources écrites tout au long du vingtième siècle afin de comprendre comment écrivains et journalistes ont construit et consolidé une figure mythique.
L'environnement politique, social et culturel ne sera pas abordé. Il est cependant indispensable de souligner que cette période sera marquée par trois faits historiques constitutifs. Le premier est alimenté par les exploits sportifs, les performances et un engouement certain pour les sports mécaniques. Le second par la place de plus en plus grande des journaux spécialisés et le dernier par un patriotisme général qui précède la préparation du conflit et la guerre totale et qu'il est indispensable d'alimenter. Ces faits explicatifs sont bien évidemment primordiaux en ce qui concerne l'analyse de la construction du héros.
1. La préparation du héros
1.1. Des ancêtres protecteurs
Pour fabriquer l'as des as, la création d'une généalogie est incontournable. Sa lignée d'ancêtres doit être issue d'une longue tradition guerrière. Sans que cela soit vérifié, mais simplement connu grâce à la tradition orale, la littérature fait remonter la famille Guynemer jusqu'à Charlemagne. Ainsi, créer une « race » de sauveurs permet de rassurer l'opinion sur le devenir du pays. La France ne peut et ne pouvait pas perdre : elle a retrouvé ses héros protecteurs. Ce sont des valeurs intemporelles qui sont mises en avant, des qualités sacrées. Il faut, de plus, convaincre la société que les exploits des contemporains valent bien ceux des anciens. C'est donc à travers les grands personnages et les célébrations ferventes, que le pays va puiser son énergie.
Ainsi, puisque la famille Guynemer est prédisposée à engendrer des héros, il est logique que Georges en devienne un. En mettant en avant ces illustres prédécesseurs, la presse et les narrateurs vont donc préparer leurs lecteurs à accepter cet état de fait inattaquable : Georges Guynemer est le descendant d'une race de héros. Il sera donc représenté comme l'incarnation moderne de ces « images historiques ».
La Troisième République doit gagner sa guerre. Par conséquent, elle va puiser dans les valeurs de l'ancien régime les éléments fondamentaux d'une gloire nationale. Guynemer deviendra ainsi héros laïc et républicain, possédant à la fois un passé « noble » et une foi inébranlable. Bien évidemment tout cela est à replacer dans son contexte : cette guerre a besoin de bâtisseurs infatigables, de héros qui vont agrandir le territoire national.
Cette recherche d'une identité historique est une des phases préliminaires de la construction d'un héros. C'est une mise en scène qui permet de tout effacer quant à un quelconque questionnement sur ses origines. Ainsi, tout ce qui va suivre sur sa vie ne peut être remis en cause.
1.2. La naissance et l'image du père
La date de naissance de Georges Guynemer est importante. Il naît la veille de Noël. Ses biographes mettent l'accent sur cette date, sur cette conception miraculeuse. Les auteurs veulent y déceler un signe annonciateur. Il y a dans les descriptions de sa naissance une connotation religieuse qui fait appel à des notions christiques. Le début du vingtième siècle est une période charnière où les références religieuses et laïques s'entrechoquent et où il est difficile de se positionner idéologiquement. Le héros sera « tiraillé » entre la défense d'une patrie républicaine et une conception mystique de son engagement. Il sera donc récupéré par les partisans de la République et les défenseurs de la religion.
De plus, lorsque les narrateurs parlent du héros ils n'oublient bien évidemment pas son père, cet ancien Saint-Cyrien qui s'est illustré à Sedan et à Péronne, qui, après la défaite, ne rêvait que de revanche et démissionnera trop impatient d'en découdre. Le fils prendra donc la relève, le père va le préparer.
Ce père sera présenté, par les biographes, comme une forte personnalité rêvant d'exploits et de guerres, qui ne peut supporter l'inaction et l'attente puisqu'il est né pour servir et agir. S'il a quitté l'armée, et tous les auteurs appuient particulièrement sur cet aspect, c'est parce qu'il n'y a pas d'honneur, pour un Guynemer, à servir un pays en paix. Rien d'étonnant donc, à ce que Georges veuille s'engager. L'image du père va servir celle du fils.
1.3. L'adolescent insoumis
Guynemer est définit comme quelqu'un de tenace et de volontaire. Il est dit que tout jeune, il veut déjà servir la patrie, que c'est un meneur infatigable, un chahuteur terrible et incorrigible, un bagarreur redoutable. Ses biographes le comparent au Bonaparte de Brienne. Il a un goût prononcé pour le tir et excelle dans cet art pratiqué alors dans les écoles primaires. Au collège il ne cache jamais son mépris pour les chefs qui manquent d'audace et d'imagination. Ses hagiographes disent également de lui qu'il admet très difficilement les observations et entend agir à sa façon. Guynemer doit donc apparaître comme un personnage nullement soumis à une hiérarchie hésitante. Ainsi, l'enfant indiscipliné et difficile à canaliser, annonce le futur militaire qu'il sera. Il est même dit qu'il a été exclu de son collège pour indiscipline. Ce renvoi, sera exploité comme un évènement annonciateur.
C'est un enfant qui ne demande rien puisqu'il obtient. Ce que ses camarades arrivent à avoir par la force, il arrive à l'acquérir par l'exemple. Il est écrit également que son « jeu » est personnel et qu'il n'entend agir qu'à sa façon. C'est le même Garçon qui mènera plus tard une guerre individuelle, guerre que l'on va intégrer dans le premier conflit mondial.
1.4. Les caractéristiques physiques et mentales
Georges Guynemer est d'une santé fragile. Pour les auteurs, c'est une idée puissante dans un corps frêle. Si physiquement il n'est pas fort, il compensera par son agilité, son coup d'oeil, sa ruse et son intelligence. Tout cela lui permettra de se positionner au dessus de la mêlée des as. Ainsi, ce héros qui fera des prouesses physiques dans son avion, que l'on va comparer aux grands sportifs, est pourtant un enfant souvent malade. Mais il est dit qu'il peut compenser grâce à ses dons. Il n'a pas à apprendre puisqu'il maîtrise déjà. Il n'a pas à forcer ses qualités, puisqu'elles sont immenses. Il est également écrit qu'il est incapable de souffrir l'injustice dans la cour du collège et qu'il vole toujours au secours des opprimés. Il aura la même attitude lorsqu'il se battra puisqu'il évitera de se mesurer à des adversaires plus faibles. Les biographes nous entraînent progressivement vers le héros guerrier.
1.5. Les épreuves initiatiques
Le début du vingtième siècle est l'époque où les héros militaires doivent incarner à la fois l'idéal républicain et les vertus nationales. On célèbre les victoires des généraux de l'An II, les manuels scolaires encensent les enfants héroïques (Viala, Bara), parce qu'il représentent comme Guynemer, la jeunesse, la pureté et l'innocence.
Ces héros doivent vivre une jeunesse riche en évènements, des épreuves initiatiques. Ces épreuves ont, jusqu'ici, été brillamment réussies par Guynemer. Il peut donc devenir un mythe. Au sortir de ses études, il sera à la fois, héros épique parce que guerrier noble, aventurier parce que solitaire dans ses passions et rebelle. Il sera héros romantique car c'est un enfant avide de dépassement. Cette enfance a donc permis aux biographes et aux journalistes de préparer le futur héros.
2. L'attente
2.1. L'apprenti mécanicien
Lorsqu'il décide de s'engager il sera ajourné cinq fois. Mais il est entêté. Il retournera régulièrement au bureau de recrutement. Tout est dit sur son opiniâtreté et sa détermination.
On nous présente donc son entrée comme tenant du miracle, engagement qui sera du essentiellement à sa ténacité, mais aussi à l'esprit visionnaire du capitaine Bernard-Thierry.
Il entre donc dans le service auxiliaire en tant qu'élève mécanicien à Pau. Il accepte les corvées car il doit passer par cette phase initiatique. Ainsi il est dit qu'il endure cette période où les travaux difficiles ne correspondent pas à son rang social. Le contraste doit être saisissant entre cet enfant qui a été dorloté et choyé, qui est issu de l'aristocratie, entre le grand personnage qu'il sera et ce jeune « potache ».
Guynemer sera ensuite mécanicien d'avions. Deux mois après son arrivée, on le propose comme élève pilote. Pourquoi cette rapidité, comment expliquer qu'en si peu de temps, il arrive à obtenir ce qu'il désire le plus au monde ? Le commandant de l'école de Pau tient une place importante dans cette ascension. On lui fait jouer le rôle de père protecteur qui a une mission à remplir, celle de protéger Guynemer.
Le modèle héroïque nécessite une jeunesse active et des épreuves, ainsi pour devenir un grand personnage il faut passer par toutes les étapes et Guynemer vient de les réussir.
2.2. Le pilote maladroit
Il est donc admis pilote. Mais parce qu'il veut trop bien faire, il accumule les maladresses et les incidents. Paul Tarascon, son instructeur, désespéré par le comportement de son élève, se plaint qu'il est trop nerveux, peut-être parce qu'il a peur de ne pas être à la hauteur. Ces camarades le qualifieront de collégien déguisé en militaire d'opérette et se moqueront de sa tenue fantaisiste. De façon plus édulcorée, ses biographes diront de ce gosse que c'est un « potache passionné ».
Il quitte l'école de Pau pour celle d'Avord et va encore casser du bois. Il est considéré comme un « bousilleur » de zinc. Il a failli être radié du personnel navigant, mais ses biographes rattrapent cette erreur en mentionnant que c'est par excès de témérité.
Guynemer va donc débuter sa carrière en laissant une impression d'incompétence, d'insouciance et de maladresse ce qui bien évidemment rend sa réussite encore plus incroyable. Il sera breveté le 26 avril 1915. On s'en débarrasse donc rapidement. Il gêne, il embarrasse, il ne correspond pas à ce que l'on attend d'un élève pilote.
2.3. Des débuts laborieux
Les débuts dans son affectation renvoient à ce qu'il a vécu à Avord. Le chef d'escadrille de la MS 3, le capitaine Brocard, ne veut plus entendre parler de lui et va même jusqu'à demander qu'on le « foute à la porte ». Seul Védrines, qui l'a pris sous son aile, croit en ce gosse et estime certes, qu'il ne pèse pas lourd, qu'il a probablement trop de sang, mais qu'il est courageux. La presse lui a trouvé un autre protecteur et cette fois en la personne d'un technicien, d'un pilote qui connaît « son affaire ». Il va écouter, obéir et se discipliner. Védrines, lorsqu'il observe son gosse excité et piaffant, sait qu'il faut juste un élément déclencheur. Il doit réussir, car il n'a peur de rien, parce que la bataille le grise et parce qu'il flaire le sang.
2.4. La première victoire
Son premier succès est l'occasion pour les journalistes de dévoiler la personnalité de chasseur. Sur les photographies il a quelque chose d'étrange qui fait peur. Il apparaît comme quelqu'un qui savoure l'instant car il sait que rien ne sera plus comme avant. Il s'est enfin débarrassé de cette cohorte de difficultés qui l'empêchait d'exister, de « démontrer ». Les narrateurs disent de lui qu'il est devenu adulte, crédible et respecté. Cela ne l'empêche pas de conserver son côté fantaisiste, naturel et passionné. Il sera donc à la fois le gamin et le tueur. Le trait dominant reste bien entendu cette légèreté devant la mort, cette façon de braver le danger que la presse exploite constamment.
Il sera donc décrit par les journalistes comme un précurseur. Cette notion est importante la chance et le mérite caractérisent de rares élus. Chaque as désire être le premier, le contexte et les « normes héroïques » lui en donnent le droit.
3. Dans la guerre
3.1. Le pilote
Guynemer est toujours défini comme quelqu'un qui ne laisse rien au hasard. Ses actions sont caractérisées par le sang froid et la précision. Tous ses gestes sont des réflexes qui lui permettent de trouver la trajectoire. Il est habile et efficace. Il est calme, mais peut se transformer en « prédateur ». Ces descriptions, présentes dans toutes les biographies, montrent à quel point il doit apparaître comme le chasseur idéal. Le terme « prédateur » est significatif car il est indispensable que ce héros ne nous fasse pas oublier l'horreur de la guerre aérienne et le devoir de victoires. Il est nécessaire de rappeler que l'heure est à l'élimination de l'adversaire. Le combat aérien est plus un guet-apens qu'un duel, l'engagement chevaleresque un mythe plus qu'une réalité. La pitié et les « gestes » chevaleresques ne sont pas de mise à cette époque malgré certaines histoires et images lues et vues dans les journaux. Il est mentionné qu'après les combats, il se plait à photographier les différentes phases de la chute de son adversaire. Les écrits sont donc parfois très contradictoires. Guynemer nous apparaît tour à tour comme un chevalier des temps modernes et comme un pilote froid et méthodique. Le combat l'excite, ses nerfs se tendent, sa volonté se durcit. Pour tous les as de la Grande Guerre, il est primordial de rester dans le peloton de tête, ce qui implique une atmosphère de course à la violence. Ainsi, sa principale angoisse est de ne plus rien avoir à son tableau journalier, de passer pour un héros qui n'est plus capable de tenir son rang. Mais, il est expliqué que cette rage de vaincre est compensée par la prise de risque. Il a le droit de montrer autant de hargne, puisque contrairement à ce que l'on reproche à certains pilotes, lorsqu'il attaque, il fait toujours face à ses adversaires et ne rompt pas le combat.
3.2. Courageux et solitaire
Il est souvent mentionné que la collision en vol ne lui fait pas peur, que le risque de mourir carbonisé dans son avion ne semble pas le toucher. Pourtant, c'est l'appréhension qui revient le plus souvent chez les aviateurs. Ses biographes le décrivent comme quelqu'un qui rentre de mission serein et souriant, pas du tout ébranlé par les projectiles. Il frise l'inconscience, il agît naturellement sans se poser de question. A aucun moment, l'idée d'échouer ne lui traverse l'esprit.
Il sera décrit comme un aviateur solitaire, qui effectue de longues « parties de chasse ». C'est probablement cette recherche de solitude qui lui fera dire en 1917 qu'il n'aime pas ce que la chasse est devenue : un combat de groupe. Tout seul, il entretient le malaise et sème un beau désordre chez l'ennemi. Il est seul jusque dans l'adversité puisque de l'autre côté des lignes on l'évite, on a peur de lui. C'est cette crainte que l'on souligne, l'inquiétude du pilote allemand lorsque Guynemer rôde.
3.3. Le technicien
Il est écrit qu'il cherche toujours à améliorer son armement et son avion. Il veut tout mesurer, tout envisager. Il indique toutes sortes de petits perfectionnements. Il sera également mécanicien et armurier. Il essaye toujours de trouver de nouveaux procédés tactiques. Il invente un nouveau système : la mitrailleuse photo. Il met au point également un viseur appelé viseur Guynemer. Il ne se contente donc pas de piloter, c'est également un « mathématicien », un technicien qui n'a rien à envier aux ingénieurs de l'époque. L'accent est donc mis sur ses capacités scientifiques et ses innovations technologiques. Dans son adolescence, nous dit-on, il nourrissait déjà une véritable passion pour la mécanique. A quatre ans, il invente et crée déjà des petites merveilles. Il est même dit qu'un ingénieur de métier aurait pu être fier de ses « trouvailles ». Il a des talents de bricoleur et possède un esprit inventif. Nous sommes là encore dans le domaine de l'attribution et de la construction.
3.4. L'homme de l'extrême et des records
Guynemer a été descendu huit fois, a fait une chute de 3000 mètres et a totalisé 655 heures de vol effectuées entre 5000 et 7000 mètres d'altitude et cela sans aucun malaise. C'est un « surhomme ». Tout est fait pour montrer combien le système militaire s'est trompé sur son compte, pour mettre en avant son obstination et son abnégation, même si comme tous les autres pilotes, il souffre et a subi les contraintes de l'altitude. En le montrant plus humain, certains biographes ont tenté d'atténuer le côté « magique » et inexplicable de sa façon de piloter. Les journalistes soulignent également que Guynemer a abattu 54 avions mais que l'on peut facilement lui en attribuer 89, voire le double. On tente alors de faire ressortir que le palmarès de Guynemer est, dans l'absolu, beaucoup plus élogieux.
Rien n'a été épargné à ce « gosse ». Il a surmonté des conditions climatiques extrêmes, des pannes, les batteries anti-aériennes et les « tueurs d'en face ». Il a fait face aux jaloux, aux envieux, à ceux qui n'admettaient pas qu'il puisse être Guynemer, le héros adulé. La presse va donc lui fabriquer des ennemis, des pilotes comme lui qui n'ont ni sa valeur, ni son courage.
3.5. Le militaire et le patriote
Guynemer sera pour l'ensemble de l'armée l'enfant chéri, le héros militaire par excellence. La presse souligne qu'il mène ses combats dans le seul but de faire plaisir aux Poilus. Il est indispensable que Guynemer soit en symbiose parfaite avec celui qui souffre dans les tranchées. Il est également essentiel qu'il véhicule l'image d'un guerrier protecteur qui soulage les malheurs. Il faut à la France un héros qui n'oeuvre pas seulement pour sa gloire, mais pour celle de tous les anonymes.
Mais ses biographes feront aussi ressortir son caractère individuel et le fait qu'il s'écarte parfois des volontés hiérarchiques. En revanche, ils indiqueront que ces défauts sont largement compensés par une haute conception du devoir. Il est indispensable de montrer que Guynemer, en tant que futur héros, ne peut se positionner dans la chaîne hiérarchique. Il a le droit d'interpréter le règlement militaire à sa façon. Il est conscient de ses limites et sous-entend qu'il est incapable de réagir comme un exécutant. On va tenter pourtant de le définir comme un vrai chef militaire. On essaie de le positionner comme un meneur d'hommes, écouté et adulé. Pour les journaux, Guynemer est plus qu'un « soldat » parce que sa place dans le système hiérarchique impliquerait nécessairement obéissance et subordination.
Guynemer est le premier porte-drapeau de l'aviation et le pilote le plus décoré de France. En 1917, il est le plus jeune officier de la Légion d'Honneur. Pourtant il ne sort d'aucune grande école militaire. Entré dans l'armée en tant que simple auxiliaire en 1915, il sera nommé lieutenant au mois de février 1917 et sera fait capitaine au mois de mars suivant. C'est une carrière fulgurante digne d'un héros de la période napoléonienne, un militaire qui saute les étapes et qui bouscule l'ordre naturel de l'avancement.
Si Guynemer appartient à l'Histoire, il le doit en grande partie à son uniforme, à ses médailles, à ses victoires. Pourtant, ses biographes essayent de « l'exposer » comme un héros détaché de tout ce qui caractérise la gloire et les honneurs. L'aspect patriotique ressort nettement lorsque la presse propage l'idée que c'est grâce à sa souffrance réparatrice que l'on va gagner la guerre. Les journalistes expliquent qu'en mettant cette souffrance personnelle au service de la nation il est capable de confondre son intérêt individuel et l'intérêt collectif. Il a signé un engagement avec la France : en échange de sa vie, il sera héros, légende et mythe.
4. Préparer sa disparition
4.1. L'homme et ses faiblesses
Les narrateurs vont parler de ses faiblesses, de son extrême sensibilité et de sa joie de vivre. Ils le définiront comme un gamin tendre, charmant et simple. Son allure romantique, son regard noir pénétrant, sa jeunesse et sa belle collection de décorations doivent incarner le personnage idéal, un être fragile que l'on ne veut pas cruel malgré son efficacité au combat. Pourtant il est dit que le combat le rendra froid comme la mort. Mais il doit rester profondément et étrangement humain lorsqu'il touche à la gloire, il le paie de quelques jours de fièvre. Il compose donc avec cette gloire, et il est obligé d'accepter les honneurs et les communiqués. La célébrité pourtant l'embarrasse et lui inspire à la fois amusement et agacement.
Après des combats répétés, on trouvera chez lui de la présomption et un trop grand orgueil. Il ne sera plus amoureux de la vie et ne pourra plus s'attacher. Il sera indifférent à toutes les joies de ce monde. Peut être exige t-on trop de lui en matière de gloire, de mort et de sang ? Il est difficile à son âge de supporter toute cette pression et il en arrivera à des extrêmes qui font parfois frémir : il photographie ses victimes comme du gibier abattu ou encore, les prisonniers hagards chipant le pain des poules à travers le grillage des basses-cours de fermes. Quand il voit le corps de ses ennemis voltiger à travers l'abîme, il est en joie. C'est une tuerie « légitime ».
4.2. La métamorphose
Il sera décrit comme un être double, quelqu'un qui déteste la parade mais qui adore la gloire. Celui qui n'envie personne mais qui en déteste certains. Celui qui est pudique mais qui photographie la mort en direct. Celui encore qui est réservé et qui adore sa jeune gloire. C'est un personnage fragile qui se métamorphose en surhomme. C'est un mélange savant entre une personnalité torturée et des sollicitations nationales. Tout le monde veut en faire un héros car tout le monde y trouve son compte. Il réussit même à traverser les deux guerres et à se retrouver en bonne place avec Mermoz et Blériot dans les livres des enfants en 1947, en tant que héros résistant, héros sauveur.
Guynemer pendant cette guerre annonce déjà le héros de la nouvelle armée : l'armée de l'air. Il est l'agent prédestiné du destin d'une communauté qui n'existe pas encore. On veut à tout prix qu'il symbolise cette collectivité, les aspirations d'une armée jeune, d'une armée qui cherche à exister. Lui, le simple aviateur, le simple capitaine va faire jeu égal avec les généraux et maréchaux. Il aura les mêmes honneurs dans la presse.
La presse bâtira sa légende en partie sur son invulnérabilité au combat. Invulnérabilité que l'on retrouve chez tous les grands personnages de l'histoire de France. Invulnérabilité que l'on attribuera à son raisonnement, sa conduite et sa maîtrise.
4.3. La chute
Fin 1917, ses hagiographes mettent en avant les changements qui s'opèrent en lui. On le rendra plus humain, mais toujours au dessus des autres. Son visage est creusé et vieilli par trop d'épreuves. On dit qu'il est dans un état dépressif chronique, vidé par la tension nerveuse, énervé et extrêmement fatigué. Les écrivains diront qu'il faut l'aider dans ses dernières missions pour le hisser dans son « Vieux Charles ». Il est crispé, tendu, tourmenté et inquiétant. Autant de qualificatifs qui prouvent qu'il faut à tout prix afficher à quel point il sent qu'il va à la mort sans montrer qu'il a peur. Son visage porte les stigmates du désespoir. Il n'en a plus pour longtemps et il l'avoue lui-même. Il n'est plus Guynemer. La transfiguration voulue par les journalistes est en train de s'opérer.
Il est donc écrit qu'il est hanté par sa propre mort comme tous les grands personnages. C'est lui qui dit à un de ses collègues : « Tu ne me verras plus au communiqué, c'est fini, j'ai abattu mes cinquante boches ». Beaucoup de ses « camarades » sont partis, il est un des derniers. Il doit continuer pour eux. L'idée du héros qui met sa vie en jeu et prend conscience tout à coup du danger, reste une dimension essentielle. Il est nécessaire que Guynemer comprenne la portée de ses actes héroïques. C'est lui qui décide, même lorsqu'il doit mourir pour la patrie.
Les narrateurs diront que Brocard l'a incité à la prudence car il a un pressentiment. Mais Guynemer veut l'éviter lorsqu'il part pour sa dernière mission. Il ne l'attend pas, il décolle sur un avion qui n'est pas le sien. Son chef arrive trop tard. Les écrivains vont exploiter cette série d'évènements, car pour l'histoire et pour la gloire il est indispensable que Guynemer s'envole ce jour là.
4.4. La disparition
Le mystère Guynemer va alors commencer. On dit que sa mort est impossible puisqu'il est invincible et l'on ne peut que refuser le verdict de la fatalité. Il n'est pas mort, il s'est probablement échappé, il est même certainement sur le chemin du retour. Peut-être a-t-il cherché à se faire tuer ? Le suspense va durer dix jours, où l'on va avancer toutes les théories qui ne feront qu'amplifier le mythe.
Rien du corps, rien de son avion, toutes les preuves matérielles ont été détruites. Le fait de ne pas avoir retrouvé sa dépouille entraîne bien évidemment le mystère qui va alimenter le mythe, la sanctification.
Il va devenir l'exemple du grand disparu, du héros qui est mort jeune car il est indispensable de mourir jeune. Il est mort comme il le souhaitait, probablement abattu par un ennemi plus faible mais certainement plus manoeuvrier, plus sournois. La presse s'emparera de cette information pour montrer l'embarras, la gêne de ces assassins qui sont arrivés à l'éliminer mais dans un combat inégal. Guynemer est tombé dans un traquenard, dans un piège, comme tous les héros de l'histoire de France qui ont succombé sous les coups de l'ennemi. Il faut une vengeance et son vainqueur sera abattu par celui qui a pris la relève de Guynemer : Fonck le futur as des as.
Conclusion
La presse et les biographes ont utilisé les caractéristiques et les aptitudes de l'as : sa jeunesse, sa fougue et son opiniâtreté. Ils ont exploité son côté mystérieux, son intelligence et sa volonté. Toutes ces qualités appartiennent à la personnalité de Guynemer et ne sont pas des éléments artificiels liés à une construction. En revanche, ces écrivains vont lui inventer une ascendance glorieuse, une naissance annoncée et une enfance révélatrice. Ils vont ensuite faire douter et espérer le lecteur en se servant de ses faiblesses physiques. Pourra t-il s'engager, est-il en mesure de piloter afin de combattre et d'assumer son rôle ? Ces questions vont renforcer la construction du personnage en lui imposant un passage initiatique et une attente interminable. C'est un parcours semé d'embûches qu'il est obligé de suivre où il rencontre tour à tour des protecteurs et des chefs incrédules, mais il est persévérant. Ensuite, profitant du contexte conflictuel, la presse va rajouter à cet « ensemble » la bravoure guerrière, l'audace de l'aventurier et le sacrifice du martyr. Elle expose sa jeunesse, la rapidité de son ascension et la reconnaissance nationale. Enfin, ces auteurs vont préparer sa disparition, ultime épreuve que constitue l'occasion périlleuse, mais décisive, rencontrée et saisie sans hésitation, ultime élément dans la construction d'un héros. Il pressent ce qui va arriver et l'accepte. Il disparaît mystérieusement sans explications et sans témoins. La littérature peut alors imposer cet exemple à l'admiration publique et figer le modèle dans une vénération où, bien vite, le peuple n'a plus qu'à manifester son approbation et son contentement.
Tous les éléments constitutifs sont présents dans la création de l'as des as. Cela fait de Guynemer un personnage particulier dans l'histoire de France. Les biographes ont crée son image en récupérant toutes les caractéristiques présentes chez les grandes figures nationales. De plus, la rapidité avec laquelle il va traverser la guerre est un élément supplémentaire qui doit entretenir le mystère et l'admiration.


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